mercredi 4 juillet 2007

La Patte de Chat - Christia Sylf - 17/17

Muette, tremblante, elle s'accroche cependant à la perspective de la soupe. A peine y voit-elle. Le couvercle soulevé, elle a un court malaise qui la tient là, en suspens, la louche à la main.

Un tout petit bruit. Si infime qu'elle ne le perçoit pas. Le bouchon de la fiole s'en va. Et puis, tout doucement (car on n'est pas pressé, l'horaire a été respecté), on incline la fiole qui coule toute dans le potage et qui reste ensuite, vide, renversée au bord de la planchette.

... Madame Gripoussier a bu sa soupe.

Madame Gripoussier est allée se coucher. Madame Gripoussier se réveille. Tout en feu.

Et glacée.

Elle descend. Ses jambes se dérobent. Elle déboule tout son escalier.

Le troisième et ultime sabbat de Madame Gripoussier vient de commencer. La voici dans sa cuisine. Elle titube. Elle voudrait bien s'asseoir. Mais une force occulte la prend par l'épaule, la plante devant l'étagère. Elle voit la fiole renversée. Elle comprend... la soupe, la soupe... empoisonnée !

Madame Gripoussier s'efforce de vomir. Deux doigts dans la gorge. Mais quoi, ce n'est pas sa main, CA !

Ah ! la Patte-Griffe, au fond de sa gorge. Qui déchire tout. Qui lacère son estomac. Mille griffes dans ses entrailles. Quoi, c'était ainsi, LE POISON, LA MORT ! C'était si cruel, si implacable !

Non, elle ne veut pas passer par là. Pas comme les autres. Pas subir ce qu'elle a fait subir.

Le trismus saisit ses mâchoires. Toutes ses pensées se déroulent à cadence accélérée. C'était donc ça! Ça faisait donc ça! Elle ne savait pas. Elle ne savait pas.

La damnation de Madame Gripoussier suit son cours.

Ses jambes se roidissent. Elle tombe à terre sur le flanc. Comme le chat. Elle a le temps de le savoir. Elle se recourbe, l'échine arrondie, le menton rentré, les genoux remontés.

Le feu froid la mange de l'intérieur.

Sa tête va éclater ! Le trismus de ses mâchoires est tel qu'il lui semble qu'une barre de métal les traverse... Boire. Boire. La mort est sécheresse.

D'une main, elle tente d'ouvrir sa mâchoire.

Comme le chat.

Elle a encore le temps de savoir qu'elle est tout entière devenue un chat.
Car c'est bien une griffe qu'elle s'enfonce dans la joue. C'est bien une griffe qui la déchire ainsi, faisant couler son sang.

Madame Gripoussier miaule, crache, feule. Elle est couverte d'une damnation de poils.

Son humanité lui est retirée.

Elle se détend d'un seul coup tout allongée au sol. Et elle explose dans un immense vomissement, la gueule ouverte sur les crocs, les moustaches toutes droites.

Se déchaîne un pandémonium de miaulements sataniques à travers quoi elle est emportée.

Elle n'est qu'un chat, empoisonné par un humain insensé. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?...

Les échos étranges de la déchéance magique reculent à l'horizon et s'éteignent.

Le triple sabbat de Madame Gripoussier est achevé.


Lorsqu'on retrouva son corps, on recula d'horreur.

Elle s'était entièrement labouré le visage à coups d'ongles.

- Dirait-on pas que tous les chats s'y sont mis ! soupira un témoin.

... Telle fut, dans son entière vérité, l'histoire de la patte de chat.


La voix du narrateur se tut doucement.

L'apparence de museau sympathique et chiffonné, qui évoquait si bien le vieux matou conteur, s'estompa et disparut de dessus le visage de ma Chatte-Mie. Et je la retrouvai telle qu'au début, alanguie devant moi sur ses coussins.

Nous nous regardâmes seulement. Qu'aurionsnous ajouté ? Elle hocha la tête et je fis de même.

Pleins de nos pensées nous restâmes silencieux un long moment.

La nuit était tombée. Nous n'avions pour toute lumière qu'une lampe très douce.

... Quand je sortis de mes réflexions, je vis que ma chatte au fauteuil s'était endormie dans le rond de clarté, les deux pattes sur les yeux.

(Fin)

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mardi 3 juillet 2007

La Patte de Chat - Christia Sylf - 16/17

... Péniblement, en se traînant par terre, elle a rallumé sa lampe. Trop assommée pour réagir, elle ne songe qu'à se couvrir. Par-dessus sa chemise, elle met un gros tricot, son peignoir de pilou, son châle ; une écharpe sur sa tête, ses pieds dans ses chaussons. Elle regarde son réveil, en ajustant ses lunettes. Quoi, déjà sept heures du matin ? Pourtant le jour n'est pas levé. Pourtant, il fait tout noir. Elle ne comprend pas. La migraine lui bat les tempes. Elle se sent faible, comme évaporée hors de son corps, et manque tomber dans l'escalier. C'est vrai, elle n'a rien pris hier soir. Elle va se faire un bon café.

Dans sa cuisine, pour allumer le gaz, elle tend la main vers la boîte d'allumettes. Avant même qu'elle l'atteigne, se produit un léger impact - oh ! pas plus fort que celui d'une patte de chat. La boîte saute d'elle-même : toutes les allumettes, au sol !

Madame Gripoussier se met en devoir de les ramasser. Les osselets de son dos craquent, rouillés, douloureux. Les allumettes, les allumettes qui s'écartent, qui filent en éventail, qui roulent en tous sens, éparpillées, insaisissables, sous la cuisinière !

... Tout à fait comme lorsque jouent de très petits chats...

Elle s'est servie de son allume-gaz. Elle boit ce qui reste de son café car, tout à l'heure, la casserole s'est renversée, dans un grand éclaboussement... Cela fait ça, parfois, lorsqu'un chat saute de haut... Elle boit, à petites gorgées malades, en pleurnichant. Ah ! qu'elle a donc des malheurs, Madame Gripoussier. Sûr! elle s'est enrhumée cette nuit. C'est'y pas la grippe qui couve ? Elle dodeline du chef. Elle geint à petits coups comme on se berce. Tout à coup, elle se tait. Elle se fige.

En face, sur le mur, une patte de chat lumineuse trace avec ses griffes trois séries de stries successives : Mané, Thécel, Pharés !

Madame Gripoussier, qui est protestante, ferme les yeux, tremble, pense à sa bible qu'elle lit peu.

Mais le crissement a cessé. Un peu de poussière de plâtre est tombé par terre, en dessous des trois signes.

Madame Gripoussier veut lutter, tout à coup. Alors, elle parle tout haut :

- D'abord, tout ça, j'y crois pas, moi ! C'est pas vrai, c'est pas vrai, que je dis !

Le calme est parfait autour d'elle, qui triomphe :

- Là, qu'est-ce que je disais ! tout ça, c'est pas vrai, d'la blague, quoi !

Elle est allée activer son feu. Elle a pris son tricot pour s'occuper les mains. Elle marmonne, rumine. « Tout ça, c'est la grippe qui couve. » Mais elle jette un cri : l'ouvrage, entre ses mains, se creuse sous l'effet d'une patte invisible, qui déchire et lacère ! Hébétée, la femme contemple ce qui reste du tricot sur ses deux aiguilles, ce massacre de laine, tous ces brins qui pendent ! La pelote roule, roule, défaite... c'est comme ça que jouent les chats...

Madame Gripoussier, par un réflexe tardif, vient de jeter son ouvrage à l'autre bout de la pièce. Le front bas, la lippe longue, tandis que descendent mollement ses lunettes sur la sueur de son nez, elle fixe ce tas de laine comme si elle appréhendait que, de lui-même, il lui saute au visage.

Elle s'est renversée sur le dossier de sa chaise dont les pieds de devant se relèvent, elle prend appui des mains au rebord de la table. Mais il ne lui est loisible ni d'achever son geste ni de se remettre de l'affaire du tricot car, là, dessous, dans l'ombre, passe un léger fouettement, et crac ! voici le pompon du chausson qui pend, arraché comme un oeil !

Une plainte soupirée tremblote sur ses lèvres sèches. Le dessus de son pied saigne... Ah ! ben, ah ! ben, il lui en arrive des histoires à Madame Gripoussier!... Et voilà autre chose : on tire sur le bas de sa jupe. On tire et elle ne voit rien. On tire et elle se dit qu'elle est accrochée à un clou. La panique la prend. Elle secoue sa jupe, tape dessus à grandes claques folles. L'ennemi invisible résiste, tranquille et silencieux. La jupe se tend de plus en plus. La traction augmente. La force qui l'anime n'est pas de ce monde... Et crac ! l'ourlet se déchire...

Alors, successivement, si vite qu'elle ne sait plus comment faire face, et qu'elle tourne sur place, crac ! la poche du tablier cède, toutes les babioles s'en échappent, et crac ! le rideau du cagibi est lacéré comme étamine, crac-crac ! se balancent les casseroles à leurs clous, crac ! tombe le réveil, pattes en l'air, qui sonne hystériquement, qui n'arrête plus, tandis qu'une boîte de farine part en longue trajectoire de blanc nuage, crac et crac-crac : la métropolis des boîtes de carton s'écroule, ses immeubles sont éventrés, répandant leurs trésors. C'est le déluge !

Madame Gripoussier, ballottée au gré des vagues du désastre, rebondit d'un mur à l'autre, crie et court sur place, tombe et rampe, barbote et nage dans des flots de haricots secs, de riz et de grains de café, et se heurte aux îlots à demi submergés des meubles aux portes ouvertes, par où a glissé la blanche vaisselle qui se noie sous les cartonnages devenus furieux...

Puis, tout s'apaise. C'est l'abandon qui succède aux tornades. Calme plat. Silence. Vide. Madame Gripoussier se reprend à vivre. Sous ses mains et ses genoux, éclatent les petites bobines plastiques de sa boîte à couture, qui gît, écrasée, sous les décombres du building des kilos de sucre...

Naufragée d'un univers détruit, Madame Gripoussier est assise par terre, pour rassembler les épaves. Dans un grand carton, elle redépose, entremêlées, des poignées de sucre, de riz, de haricots et ses petits tourniquets de fils, machinalement, absurdement.

Son cerveau bloqué lui refuse tout service. Elle a mal partout. Des lancinements fulgurent dans ses vertèbres, étirent ses ongles, jaillissent au coin de ses yeux, grésillent aux commissures de sa bouche, à la base des poils qui couvrent ses verrues.

Pour donner moins de prise à la souffrance, elle bombe l'échine, ouvre et ferme les doigts, plisse les yeux, tord la bouche.

Néanmoins, elle s'acharne à sa besogne.

Durant longtemps, on ne perçoit que le bruit régulier des menues choses tombant dans le carton. Mais la monotonie du travail est accablante. Madame Gripoussier s'arrête. Elle est très fatiguée. Une somnolence l'envahit. Sa tête dodeline.

... A la porte, un discret grattement. Un seul. Madame Gripoussier sursaute.

... Sur la vitre de la fenêtre, un petit crissement. Rien qu'un. Madame Gripoussier se relève.

... Dehors, dans le noir qui persiste, au long du mur de façade, un grand râpement qui n'en finit pas. De bas en haut. Madame Gripoussier entend les petites pierres qui se détachent, criblant le sol.

... Là-haut, sur le toit, un xylophone de tuiles ! Madame Gripoussier se plaque contre le mur. Elle regarde le tuyau de la cuisinière qui s'agite, secoué de l'intérieur.

Un souffle ouvre la porte du foyer rougeoyant.

La Patte-Griffe paraît, magique, toute droite plantée.

Là, là, là, en tous sens, elle court, saute, va, vient, rebondit. Les murs sont striés de haut en bas par la foudre. La Patte-Griffe se multiplie, cavalcade sur le sol, éventre les boîtes de carton, se glisse sous les meubles, y fourrage.

Madame Gripoussier a une idée lumineuse. Elle crache :

- J'vais la leur coincer, leur sale patte !

Vite, vite, ô dérision, elle arme des pièges à souris qu'elle dispose un peu partout. Elle attend... Un piège claque. Elle se précipite. Il est vide. Mais sur le sol, plantée comme un pieu, la Patte-Griffe est là! Tous les pièges se déclenchent successivement. A côté de chacun d'eux, poussée toute droite, la Patte-Griffe !

Madame Gripoussier se voit cernée de toutes parts.

Elle pousse un hurlement démentiel et s'abat par terre, la bave aux lèvres...

Quand elle ouvre les yeux, son réveil est arrêté. Il fait toujours aussi noir. Elle a perdu la notion du temps et, presque, la mémoire. Elle brûle de soif. Elle a faim aussi.

Peureusement, elle regarde autour d'elle. Les Pattes-Griffe ont disparu.
Madame Gripoussier se met debout. Mais elle se tient toute bossue, tant son dos est douloureux. Les doigts de ses mains et de ses pieds restent recourbés. Ses ongles ? Autant d'aiguilles lancinantes ! Auraient-ils grandi ? Elle croit sentir qu'ils lui rentrent dans les paumes.

Mais c'est surtout au visage que se concentrent d'étranges souffrances. Elle éprouve la sensation d'un masque rigide qui se plaque sur sa face, qui s'incruste dans ses traits.

Elle bondit vers ce qui reste de son miroir.

Ah ! elle a une hideuse tête de chat, galeux et verdâtre. Ses yeux sont obliques. Les poils blanchâtres de sa bouche se hérissent tout droit. Elle recule loin de ça, marmonne :

- J'suis bien malade. Sûr ! C'est la grippe, ça. Ma tête est toute prise. La grippe. J'ai d'la fièvre. Sûr ! Oui, la fièvre, quoi. Faut te soigner, ma vieille, faut te soigner. Pas te laisser périr. Si tu comptes sur les autres. Ma pauvre, les autres, ah ! là, là... merci, oui, ah ! merci bien... Faut manger, d'abord. Reste de la bonne soupe...

Elle récupère une casserole dans les débris, retrouve la louche, va vers la marmite posée en dessous d'une étagère surchargée.

Juste au-dessus, il y a une petite fiole, encore entortillée d'un fragment de journal.

Mais voilà que Madame Gripoussier interrompt son monologue : elle vient de s'entendre parler.

Sa voix ! Ce n'est plus sa voix !

Dans son gosier, là, c'est une chose étrangère qui vibre...

Elle essaye de parler, tout bas, pour bien se persuader.

Elle s'arrête : sa voix miaule.

(à suivre : suite et fin)

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dimanche 1 juillet 2007

La Patte de Chat - Christia Sylf - 15/17

Madame Gripoussier, chez elle, regarde l'heure. Sept heures du soir, déjà. La lessive doit être sèche dans la cour. S'il pleuvait ? Il faut la retirer... Elle pousse sa porte, s'arrête au seuil, surprise : quelle nuit noire ! Sûrement, c'est bientôt la pluie. Elle sort, la porte repoussée tout contre, derrière elle. En deux pas se trouve franchie la zone de lumière qui filtre de la cuisine. La voici dans l'ombre de la cour, épaisse, sous l'aplomb des hauts murs hostiles.

Elle n'est pas tranquille, Madame Gripoussier, pas tranquille du tout. Sa gorge se serre. Ses nerfs se tendent. Elle appréhende... Quoi? Elle ne sait pas... Elle est bien ennuyée et peste tout bas, parce qu'elle se dit que le linge aurait pu attendre à demain. Oui, mais, la pluie!... Après un arrêt d'une seconde, elle poursuit à tâtons. Jamais sa cour n'a été aussi profonde, aussi longue à traverser. Dirait-on pas qu'elle marche depuis des minutes entières ! Elle tend les mains en avant, un peu plus, parce qu'elle craint que quelque chose vienne à sa rencontre. Mais elle voudrait aussi les retirer, ses mains, pour ne pas toucher ce quelque chose.

Et justement, voilà, ça arrive. Le quelque chose, blanchâtre, qui pend au bout d'une corde, arrive avec un grand ballant et la frappe en plein visage et continue à pendre, immobile, devant elle.

Madame Gripoussier a grogné d'épouvante. Elle le voit, elle le voit bien, au bout de la corde, le petit tas pâle. Elle veut cracher son injure, dire : la petite salope, mais ça ne franchit pas ses lèvres parce que, d'un seul coup, fulgure sous son nez la Patte-Griffe qui accuse !

Madame Gripoussier bat en retraite et se fige devant sa porte. Il filtre juste assez de lumière pour qu'elle distingue parfaitement, au plein centre du panneau, l'empreinte brûlée de la patte de chat, surmontée des stries de ses gries. Elle veut bondir pour rentrer chez elle, mais son pied reste en suspens : sur la marche de pierre, qui semble avoir fondu à ce contact, se dessine en creux la patte de chat.

Madame Gripoussier saute par-dessus, sa porte claque. De l'intérieur, elle tourne ses verrous, pousse toutes ses barres, va pour caler une chaise contre le battant, retient son geste. Elle rit, s'assied sur la chaise, se frappe le front :

- Non mais, ça va pas, ma vieille, ça va pas !

Se mettre dans cet état pour une bête crevée ! Elle rit puis, bravache, tire ses barres et ses verrous, en marmonnant :« J'voudrais bien voir, moi, si on m'la fait comme ça ! »

Justement : elle voit. Au-dehors, dans une nuit qui n'est pas une nuit mais du noir, le noir absolu, il y a un grouillement immobile de chats, aux prunelles de phosphore, côte à côte, serrés, entassés, depuis les marches de son perron, emplissant le chemin de ronde, et tout autour sur toutes les toitures, et en guirlandes sur toutes les crêtes des murs ; jusqu'en haut du donjon, leur marée statique déferle !

Un unique miaulement, fait de toutes ces voix, salue l'apparition de Madame Gripoussier, tandis que toutes les Pattes-Griffe sont brandies !

La porte a claqué. Là, les verrous, les barres, la chaise. Mais le miaulement traverse tout. La femme recule jusqu'au mur, les mains aux oreilles. Un temps se passe. Elle ose écarter ses paumes, écouter. Aucun bruit. Le silence. Elle marmotte :«Ça va pas, non, ça va pas ! » d'un ton indigné. Elle a dû trop manger à midi. Elle frotte ses lunettes, en s'approchant à pas de loup de sa porte. Il y a là une petite fente, bien pratique pour épier. Elle y colle un oeil. Audehors, rien. Pas de brasillement nulle part. Pas un chat, c'est le cas de le dire. Elle glousse : c'est farce, alors, des idées pareilles !... Et elle rouvre sa porte.

Horreur ! Les discordants éclats d'un immense et diabolique miaulement la saluent et s'envolent, en rafales d'échos qui dilatent l'absolue nuit ! Ils sont là, là, tous, plus encore, multipliés à l'infini par des jeux de noirs miroirs, ils sont des myriades qui s'étagent en gradins, de la terre au ciel, des chats, des chats impensables, aux yeux de flamme ! Partout, partout, les Pattes-Griffe se tendent, implacables, vengeresses... Malédiction, malédiction !

Elle risque de mal dormir, cette nuit, Madame Gripoussier. Quand elle sort de l'hébétement qui l'a maintenue accroupie sur un tabouret, derrière le rideau du petit cagibi près de sa cuisine, elle ne sait plus où elle en est. Elle a la bouche pâteuse, et sa tête tourne. Qu'est-ce qui s'est passé ? Elle renonce à comprendre. Elle perçoit autour de sa maison la densité d'un extraordinaire silence. On dirait que tout s'est arrêté au-dehors. C'est tout à fait comme si sa maison était prise dans une noire gelée, une coagulation de la nuit.

Allons, il faut dormir. Demain matin, elle ira mieux. Elle monte se coucher au premier étage. Et elle s'endort effectivement.

... Elle s'éveille. Pas de lumière. « Miaou ? » dit une toute petite voix, qui interroge, dans un angle de sa chambre. « Miaou ? » s'étonne une autre voix, tout aussi petite, tout aussi anodine, la voix des petits chats familiers.

- C'est vous, mes petits minous ?

La voix de Madame Gripoussier tremblote. Elle a allumé sa lampe et se redresse vaguement sur ses oreillers, scrutant la chambre. Rien ne paraît. Mais d'autres miaulis gentils et humbles se proposent, dans un coin, dans un autre, sous l'armoire. Elle en entend dans l'escalier qui, presque, soupirent la même menue question :

- Miaou ?...

La serinette habituelle jaillit sur les lèvres de Madame Gripoussier :

- Ils sont là, mes petits minous, bonjour mes petits mi...

Elle n'achève pas : du haut en bas de sa maison, de la cave au grenier, au-dehors et sur le toit, c'est un hourvari miaulé qui déferle en tempête, discordant, énorme, féroce ! La maison en est pleine. Tout craque. Les portes de l'armoire s'ouvrent sous une poussée, le linge se vomit à terre tandis que des chats bondissent en riant !

Ils s'envolent, les chats, les chats-volants et ils passent au-dessus de sa tête, ombres noires, griffues d'acier. Ils lui arrachent tous ses bigoudis !

Elle s'est enfoncée dans le lit jusqu'au menton. Là, elle voit, à la fenêtre, les maigres museaux qui s'y collent du dehors. Et là, par terre, ils rampent, les chats, allongés sur le sol, étirés jusqu'à l'invraisemblance comme les chaussettes de la folie... Ils jouent à chat perché en la narguant. Hors de l'âtre, du sein des braisons, ils jaillissent comme des gerbes de flammèches noires...

Des chats, des chats gratte-mur, des chats fouilletiroir, des chats marche-au-plafond, des chats je-me-balance-en-l'air. Ah ! ceux-là, ils la font gémir d'horreur, tous là, par-dessus, chacun au bout de sa cordelette, qui se balance et qui se balance jusqu'à la nausée. Passe et repasse. A droite, à gauche.

A droite... Ils tournent, tournent autour du lit, en une ronde grinçante, si vite que les points lumineux de leurs yeux forment une ligne continue, éblouissante.

Et là, sur Madame Gripoussier, l'édredon ! Il s'agite, dans une formidable contorsion : ils sont tous dedans ! Il explose ! Les plumes s'envolent parmi les chats libérés qui miaulent, miaulent de fous rires, avant de lui retomber dessus en pluie de griffes !... Et ils se sont glissés, investissant son lit, de toutes parts, sous les draps, le traversin, l'oreiller. Ils griffent ! Ils mordent !

Madame Gripoussier a sauté à bas du lit, et tombe, tombe, tombe...

Elle revient à elle, par terre, dans le noir glacial.

Le premier sabbat de Madame Gripoussier était terminé. Le second allait lui succéder sans transition.

(à suivre)

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lundi 11 juin 2007

La Patte de Chat - Christia Sylf - 14/17

Quelques heures plus tard, nous étions tous réunis par nos signaux magnétiques. Nous nous dirigeâmes vers l'entrée secrète de notre sanctuaire, dans les ruines du château.

Ce fut une longue plongée. Parfaitement silencieux, nous bondissions, les uns derrière les autres, en rangs serrés, la queue bien haute. Le clavier des marches dévalait sous nos pattes. Nous avions hâte de rejoindre le dessous, l'univers de la nuit, la profondeur aimée.

Descendre ainsi nous enivrait car nous perdions peu à peu notre poids de dessus terre pour devenir légers comme plume. L'escalier se forait comme une vis vers la crypte engloutie, sous les racines occultes du château...

De loin en loin, dans notre descente, nous croisions les gardes imperturbables dont les yeux flamboyants éclairaient tout autour d'eux. A notre approche, ils feulaient doucement pour signaler notre passage. Et les gardes postés plus bas leur répondaient de la même façon.

Puis ce fut la crypte. Nous arrivâmes dans notre sanctuaire.

Il y faisait vert comme dans le regard de Bastet l'Égyptienne. Une mousse épaisse, phosphorescente, couvrait le sol. Quand nous y mîmes la patte, le magnétisme tellurique satura nos fourrures.

Dès l'entrée, rituellement, nous avions fait le gros dos.

La voûte s'arrondissait en arc profond au-dessus de nous. Il y pendait des rideaux de filaments légers, également phosphorescents.

Le calme sacré nous envahit. Nous nous assemblâmes, côte à côte, fraternellement, et entonnâmes Le Grand-Ronron. A voix contenue d'abord, puis de plus en plus largement, jusqu'à ce que l'hypnose dilatât nos yeux de voyants.

Autour de nous, au long des murs, les momies de nos Prophètes et de nos Hiérophantes étaient devenues visibles. Elles nous entouraient de leur haute bienveillance et nous rappelaient notre fabuleux passé. Que de nobles figures ! Nous regardions, tour à tour, Paphnuce le Subtil qui assista Saint-Antoine lors de sa Tentation, Rapatoil aux Beaux Yeux qui possédait le point de vue de Sirius, Ponpata qui, le premier, découvrit les vertus du Grand-Ronron, et Gramino le Rabbi, avec ses apôtres : Nagrobis, Raminaud et la blonde Grippemina qui nourrissait dans sa grotte les souris et les petits oiseaux...

Sans cesser le Grand-Ronron, toujours avec le même ensemble, nous commençâmes à danser sur place, en foulant la mousse épaisse où nos griffes, dégainées puis rétractées, s'enfonçaient rythmiquement. D'une patte sur l'autre, le balancement incantatoire se faisait. Nous pétrissions la matière astrale qui, maintenant, se dégageait en volutes abondantes. Toute notre assemblée ondulait, d'une houle puissante, sur quoi tonnaient les orgues du GrandRonron cosmique.

Nous avions atteint l'état d'être voulu. La volupté mystique nous enivrait. Nous tenions nos regards rivés avec ferveur sur Grand-Chat, représenté au centre de notre autel, dans son symbolisme d'Égypte : assis, hiératique, entouré de fines bandelettes, un anneau d'or à la pointe de l'oreille. Ses divins yeux d'ambre, aux pupilles dilatées, nous emportaient dans son infinie vision.

Alors, nos prêtres maigres, à longue fourrure plumeuse, s'avancèrent devant l'autel. Les gardes pieux les entourèrent en faisant flamboyer le feu vert de leurs yeux.

Le cri de Bastet au printemps jaillit de toutes nos poitrines.

Et Grand-Chat parut, dans sa splendeur, tenant unis le soleil et la lune derrière sa tête !

La crypte avait disparu à nos sens exaltés. Nous flottions librement sur des nuées d'aube et de couchant. Le jour, blanc, se tenait à droite, la nuit, noire, se tenait à gauche. Au centre de l'univers, nous communions avec Grand-Chat !

Les prêtres me soutenaient fermement car, presque, je défaillais. Mais je pus présenter ma requête.

Je le fis en notre nom et aussi au nom de la Dame.

Grand-Chat dit :

- Un humain vient sur terre pour comprendre la portée de ses actions sur autrui, en devenant capable de les refléter en lui-même. En accord avec la Hiérarchie Suprême, nous mettrons donc cette créature opaque en état de reflet.

Grand-Chat dit :

- La damnation de Madame Gripoussier se déroulera en trois sabbats qui s'enchaîneront l'un à l'autre, selon une procédure accélérée, devant la mener, par intime démonstration, à la compréhension finale de ses propres actes.

- Que cela soit ! vocalisa le choeur vibrant de l'assistance.

- Cela est ! affirma Grand-Chat, avant de disparaître dans toute sa gloire.

En effet, déjà, cela était...

(à suivre)

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samedi 9 juin 2007

La Patte de Chat - Christia Sylf - 13/17

Je sentais mes forces me fuir et, pour me remettre un peu, j'allongeai le cou vers la nourriture que Cendrinet de la Luz n'avait pas touchée, ce jour-là.

A peine eus-je esquissé cette tentative, que quelque chose fulgura en moi, mon esprit s'ouvrit, tandis que Grand-Chat m'apparaissait, jetant la PatteGriffe en travers du plat, en signe d'interdiction.

- Comprends, tonna-t-il, comprends que la femme verse la mort dans les aliments !

Je reculai d'un bond.

Ce fut à ce moment que Madame Gripoussier, le visage empreint de diabolique satisfaction, entra dans la cuisine.

Elle me vit et, me reconnaissant comme le témoin de son crime sur la petite chatte, elle me chassa à grands coups de torchon. Je dus fuir. Mais j'eus le temps de lui refaire la Patte-Griffe, ce qui eut pour effet de l'aplatir contre le mur, tandis que je passais en trombe.

Je ne pus pénétrer le lendemain dans la maison, Madame Gripoussier était sur ses gardes.

Mortellement inquiet, je passai la journée à guetter l'instant propice. Mais ce fut seulement le surlendemain que la porte s'ouvrit, en fin de matinée, suffisamment pour que je pusse entrer.

D'ailleurs, Madame Gripoussier ne pensait guère à moi : elle regardait son salaire dans sa main et répétait :

- Ah ! merci, oui, merci bien, merci quand même...

Elle venait d'être congédiée.

Je compris soudain que la gravité des événements avait dû dessiller les yeux de la Dame. Mais alors, Cendrinet de la Luz, mon frère ?...

Je me ruai dans la maison. Une funèbre ambiance emplissait tout. Des sanglots déchirants me guidèrent.

Hélas ! dans le bureau où pénétrait le soleil de midi, Cendrinet de la Luz se mourait. J'arrivai pour assister à ses derniers moments.

Portant les stigmates des abominables souffrances endurées, il reposait sous des lainages, dans une boîte, près du feu. Je sentis que du froid entourait son corps. Déjà, il n'était presque plus de ce monde.

Désespérément, sa Dame tentait encore de le soigner. Il acceptait tout, docile et doux. Des spasmes le secouaient. Je voyais monter la paralysie dans son cou. Ses mâchoires se serraient, bloquées par un épouvantable trismus.

Le soleil de midi flamba plus fort. Je sus que le moment arrivait. Cendrinet de la Luz aussi, sans doute.

Il se leva, tout raide, les yeux fixés sur la fenêtre. Il réussit à enjamber son carton avec précision et dignité. Une seconde, en pleine lumière, il fut debout, comme avant, sur ses hautes pattes élégantes, devant sa Dame à'genoux. Puis, il s'effondra sur le flanc. D'ultimes souffrances le ravagèrent. Il fut saisi de convulsions. Une seule plainte : de sa patte, avec un geste d'homme, il tentait d'ouvrir sa mâchoire bloquée ! En vain. Ses griffes s'enfoncèrent. Du sang coula.

Sa Dame épouvantée gémit :

-Non, oh! non, Minet !

Il obéit. Mais une convulsion plus forte le jeta vers la douce main secourable où, sans le vouloir, il planta sa griffe et les crocs de sa mâchoire soudain ouverte et resserrée.

La Dame accepta cette blessure : « Oh! Cendrinet ! » pleura-t-elle.

Comprit-il ? Il retira son étreinte aussitôt et mourut d'un seul coup. Il avait les yeux tournés vers le soleil...

Non, des sanglot pareils, je n'en avais jamais entendu. Le chagrin humain est chose terrible.

La Dame pleurait à genoux comme une perdue.

Soudain, je n'en pus supporter davantage : « Vengeance ! » cria mon coeur.

J'apparus à la vue de la Dame.

- Madame, la mort de mon honorable frère, Cendrinet de la Luz, n'est pas vaine. Elle sauve votre vie. Mais vous serez vengés tous les deux. Ce crime ne restera point impuni longtemps. Je vais de ce pas, avec tous les miens, en appeler à la justice de Grand-Chat.

(à suivre)

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vendredi 25 mai 2007

La Patte de Chat - Christia Sylf - 12/17

Il m'étonnait sans cesse et son humanité commençante me jetait dans des abîmes de perplexité. Déjà, il n'avait plus de mouvements, comme nous autres mais, véritablement, il faisait des « gestes », coordonnés, précis, volontaires, préparés par des intentions et les exprimant. Des gestes humains. Non, je n'exagère pas : humains !

Je l'ai vu, Cendrinet de la Luz, vu, avec effarement. Je vous garantis que cela tenait du miracle. Il paraissait porté par quelque grâce d'état, il allait et venait, toujours gai, toujours doux, d'humeur toujours égale. J'entendis sa maîtresse déclarer que jamais il n'avait donné un seul coup de griffe, même dans son enfance joueuse.

Ah ! qu'il avait donc des élans, de l'affection, des mutineries, de la prévenance, de la confiance surtout. Tout de sa Dame le captivait, il la contemplait discrètement, sans se lasser; il la respirait, détaillait ses attitudes, en cherchait le sens.

Quand la Dame écrivait, il lui posait gravement sa patte sur le poignet, suivant tous les mouvements de la plume, sans rien entraver.

Quand la Dame se maquillait, il la regardait, de très près, demandant à voir et à respirer, tour à tour, tous les petits éléments dont elle usait : le démaquillant, la lotion, la poudre. Il l'interrogeait du regard, ponctuant chaque objet de menues réflexions roucoulées sur le mode interrogatif et la Dame lui répondait, à moitié en chat, à moitié en paroles d'homme. Un merveilleux sabir ! ...

Quand la Dame se reposait dans un fauteuil profond, il venait poliment quêter la permission d'un tendre sommeil qu'elle lui accordait toujours. Il sautait alors, tout léger, sur ses genoux et, loin de se rouler en rond, selon nos coutumes, il s'accotait contre elle, la tête sur son coeur et la patte doucement allongée jusque sur son épaule, en se baignant dans son regard qui souriait si volontiers.

Quels ronronnements d'aise, il déroulait, Cendrinet de la Luz et comme la Dame riait soudain, à le sentir si béat.

Elle disait: « Mon bonhomme de chat! » Et c'était beau, cette expression sur ses lèvres. Parce que c'était vrai : il était déjà un bonhomme, un bonhomme de chat...

Je crois que la Dame était un peu fée : elle générait en lui, mystérieusement, cette humanité qu'il désirait tant...

Et quand elle le prenait dans ses bras, il y demeurait, sur le dos, abandonné, les quatre pattes en l'air, la queue pendante, déroulée par sa paix, tandis qu'elle lui grattait doucement le haut de la poitrine, jusqu'à ce qu'il lui prît un doigt entre ses dents, sans jamais serrer, pour un baiser à sa manière, qu'il lui donnait longuement, sans la quitter de l'oeil.

Et puis, souvent aussi, il avait un geste bien particulier, dont je ne m'expliquais pas le sens, mais qui me troublait. Il venait vers la Dame et il cachait ses yeux dans la paume de sa main... Les petits enfants des hommes font cela, je crois...

Cependant, au long des jours, quelque chose changea dans leur ambiance. La Dame se reposa plus longtemps. Elle était pâle. Elle avait toujours soif. Elle me parut souffrir souvent. Elle mordillait ses lèvres sèches et déglutissait difficilement.

Cendrinet de la Luz n'était pas bien non plus. Et même, je le jugeai d'instinct plutôt plus mal qu'elle. Pour la première fois, je vis de la détresse dans ses yeux. Il affectait de se tenir bien droit mais ses pattes devenaient raides et quand il passait près de moi, je sentais, avec horreur, qu'il se refroidissait.

Quelques jours mornes passèrent. Cendrinet de la Luz ne quittait plus une boîte bourrée de délicats lainages, sur quoi se penchait, à tout moment, sa Dame.

Je m'aperçus qu'il ne pouvait plus boire. La Dame lui présentait sa tasse, contenant de l'eau fraîche ; il refusait, d'un geste lassé, bien faible mais, étrangement, il demandait que la tasse fût posée près de lui.

Et il restait là, le menton tendu, au-dessus de l'eau, comme si, mystérieusement, il en eût capté un peu l'humidité pour atténuer l'affreux dessèchement interne qui le rongeait.

- Il est malade, le petit minou, alors, il est malade, le petit minou ?...

Madame Gripoussier venait d'entrer dans le bureau. Elle avait laissé les portes entrouvertes derrière elle. Bouleversé, je bondis jusqu'à la cuisine.

(à suivre)

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mercredi 23 mai 2007

La Patte de Chat - Christia Sylf - 11/17

Il m'écouta, avec la gravité gracieuse qu'il apportait à toute chose. Puis, ayant réfléchi, il sourit :

« Que craindre, mon frère ? Je suis chez ma maîtresse. J'ai peu de contacts avec Madame Gripoussier qui est seulement chargée de me donner mon premier repas du matin, lorsque ma maîtresse se repose encore. Je ne tourne pas autour d'elle ni ne quête ses caresses. Je me préoccupe essentiellement de maintenir mon avance régulière vers cet aboutissement de Libération que vous savez. »

Il m'inspirait un immense respect, tant il brillait de foi et d'enthousiasme !

Ah, j'en étais tout ému ; et je me félicitai fort d'avoir obéi à mon impulsion de rester discret.

Mon admiration ne fit que croître. Je constatai que Cendrinet de la Luz et sa Dame avaient bâti un univers d'amour spirituel, où ils évoluaient ensemble, à l'aise, appliqués à ce que l'un profitât de l'autre, pour un progrès toujours plus grand.

Dans cette ambiance qui me charmait, tout de la vie paraissait si pur et si facile que j'en vins à oublier mes craintes. J'eus même un peu honte de mes pressentiments. Madame Gripoussier, créature fruste, avait peut-être commis son crime à la manière dont elle cassait son bois, hargneusement, mais sans penser qu'elle détruisait là une structure animée ?

La petite chatte n'aurait donc été pour elle que l'homologue d'un bout de bois ?

Ah, je sais bien maintenant quelle absurdité c'était de penser comme cela ! Hélas, je voulais tellement que le bonheur se maintînt, que l'harmonie n'eût jamais été troublée !

... J'estime à présent que je commis une erreur en relâchant ma vigilance. Bercé par ce doux climat de paix, mon sens critique s'exerça à retardement. Je croyais que le rayonnement de Cendrinet de la Luz et de sa Dame exorciserait la noirceur embusquée autour d'eux. Misère, je me trompais !...

Cependant, je ne voyais rien, dans le comportement de Madame Gripoussier, qui fût ouvertement agressif. Elle accomplissait dans la maison ses tâches quotidiennes. Plutôt mal que bien : elle n'y apportait aucune concentration d'esprit, ses pensées étant toujours ailleurs. Mais la Dame était tolérante à la peine des autres et ne se permettait que des remarques très mesurées.

Je pense que la servante profitait quelque peu de cette mansuétude pour se relâcher tout à son aise. Elle se parlait tellement à elle-même, dans un feu roulant de questions et réponses, qu'elle oubliait forcément plus de la moitié de son travail. Poussière et toiles d'araignée tapissaient de plus en plus tous les coins. Elle ne consentait à cirer les meubles qu'aux fêtes carillonnées très fort et les essuyait bien plus souvent avec la première serviette de table venue qu'avec le chiffon !

Le domaine où elle semblait encore mettre tous : ses soins, c'était la confection des plats. Elle s'attardait à la cuisine. Je l'ai souvent regardée faire, sans y trouver à redire. Mais, nous autres ne sommes pas bons juges en la matière. Nous sommes conquis d'avance par les mystères envoûtants de la cuisine. Cette alchimie, si elle nous fascine, nous dépasse. Les successives opérations de son élaboration nous laissent pantois. L'allumage du feu est déjà, en soi, un pur prodige, que nous accueillons sans le comprendre. Les marmites, bouillottant parmi d'odorants effluves, nous plongent dans une béatitude hypnotique où se dilue l'anxiété fondamentale de notre nature.

Madame Gripoussier, sous mes yeux, épluchait les légumes, accommodait les viandes et tournait des sauces compliquées qu'elle paraissait mettre un point d'honneur à toujours relever d'épices et de poivre ; ce que lui reprochait patiemment sa patronne qui se faisait assez aigrement recevoir sur ce chapitre.

Ah, si j'avais su ! Si j'avais eu des connaissances humaines plus précises ! ... J'étais encore très ignorant. Combien je le regrette ! ... Une image sera à jamais gravée en ma mémoire... Dire qu'elle me parut alors si anodine, bien qu'elle excitât ma curiosité !... Oui, je la revois... Madame Gripoussier, lorsque la cuisson d'un plat était presque achevée, trottinait toujours sans bruit jusqu'à la salle à manger, voisine du bureau où se tenait la Dame. Là, elle écoutait si rien ne bougeait puis, vite, retournait à la cuisine. Et, plus vite encore, vite, vite, à gestes furtifs comme si elle se brûlait, elle tirait la fiole de sa poche et, vite, en versait une petite quantité dans la sauce.

Elle faisait la même chose sur la nourriture de Cendrinet de la Luz. Je n'y comprenais rien... Invariablement, elle disait : « Là, là, oui, c'est ça qui va être bon ! ... Qui c'est qui sera bientôt la bonne gouvernante, dans la belle maison ? Madame Gripoussier ! Et on ne discutera plus les façons de faire de Madame Gripoussier... là, c'est bon, ça, Madame, pour la petite mine et c'est bon, ça aussi, pour le petit minou, comme il va se régaler, mon petit minou !... »

Non, je ne comprenais rien car elle ajoutait alors sur les aliments de sa maîtresse, malgré la défense, du poivre, du sel, d'autres épices prises sur l'étagère.

Je supposais qu'elle aussi, chez elle, se servait de la fiole... Cependant, jamais je ne la vis faire. Il est vrai que je n'étais quand même pas chez Madame Gripoussier de façon permanente. Elle pouvait très bien en user à d'autres moments.

Malgré tous ses charmes de bruits et d'odeurs, la cuisine me lassa vite et je fus bien plus souvent le compagnon ignoré de la Dame et la présence secrète tacitement reconnue par Cendrinet de la Luz qui, parfois, me dédiait un sourire futé.

(à suivre)

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lundi 21 mai 2007

La Patte de Chat - Christia Sylf - 10/17

Je renforçai ma veille... La maison d'en face m'attirait. Madame Gripoussier, ses brûlures guéries, continuait d'y travailler régulièrement. Je m'arrangeai pour m'y glisser, le plus souvent possible, à sa suite. Ce n'était pas difficile ; elle y voyait très mal et s'absorbait toujours dans ses discours chuchotés. Je sortais de la maison derrière elle, quand elle en partait, son travail fini et, toujours la suivant, je pénétrais chez elle, malgré ma répulsion.

Il fallait réunir tous les éléments d'une enquête sérieuse. Du danger planait...

Je vis s'altérer rapidement le comportement de cette femme. Tous ses particularismes atteignirent un paroxysme.

Certes, elle marmottait toujours, mais beaucoup plus vite, très bas, d'un ton de complot et de menace.

Le peu que je saisis de ses propos décousus ajouta à mon angoisse. Surtout que je ne parvenais pas à leur donner un sens bien précis, car, hélas, je ne les comprenais pas tous, loin de là. Mais enfin, il me semblait bien que la perversité de Madame Gripoussier concentrait ses sadiques rêveries de plus en plus sur sa patronne.

Elle disait toujours : « Sa vaisselle, sa vaisselle!... Et moi alors, hein, et moi ?... Ses meubles, ses meubles!... Et moi, hein, moi là-dedans, j'ai quoi, moi ?... Sa maison, sa maison!.,.. Pourquoi sa maison hein ? Ah ! merci quand même, oui merci bien ! J'peux la faire, sa vaisselle, j'peux les frotter, ses meubles, j'peux la tenir - comme elle dit - sa maison ! Ouais, j'pourrais la tenir, bien plus sûrement, c'est pas si difficile... Quand elle sera malade, qui c'est qui sera la bonne gouvernante ? Madame Gripoussier ! Et faudra bien alors qu'on passe par Madame Gripoussier !... Son petit air, sa petite mine... Dans pas longtemps, on va voir si elle l'a encore sa petite mine, haha, on va voir ça, hein mes petits minous, ils sont gentils mes petits minous, bonjour mes petits minous ! !... »

C'était intolérable. Et ce néon qui ronflait si fort et, partout, cette démence de boîtes et de provisions entassées!...

Elle commença de s'enfermer plus étroitement chez elle. Désormais, le moindre bruit la fit sursauter, immédiatement hagarde, les mains jetées en avant, presque recourbées en griffes. Elle n'était plus du tout à ce qu'elle faisait. A tout moment, lâchant son tricot ou sa couture, elle courut à sa chambre, au premier étage, ou descendit à la cave, comme pour surprendre quelque intrus à l'écoute. Elle guettait perpétuellement. Le tournoiement obsessionnel de ses pensées ne lui laissait pas de répit. Elle devint distraite, requise par des sortes de combinaisons mentales qu'elle rectifiait et recommençait sans cesse.

Sa mise se négligea. Il lui arrivait de se promener avec un torchon à poussière, passé dans sa ceinture par-derrière et lui flottant sur l'échine. Bien souvent, les cordons roses de son corset pendirent de dessous sa jupe jusque sur ses talons.

Elle eut un mauvais sommeil. Réveillée d'un seul coup, elle allumait sa lampe, puis l'éteignait, pour la rallumer presque aussitôt. Et ainsi de suite.

Elle exécra les petits points brillants, tels ceux que reflète la panse d'un vase. Elle les écartait tous de sa vue, tirant les choses dans l'ombre, d'un geste excédé. Je la vis grincer des dents parce que les extrémités d'un couvert dans un saladier pointaient au centre de son champ visuel.

Toutes les pointes tournées vers elle lui firent le même effet.

Je pensai gravement que la malédiction des chats, la Patte-Griffe, n'est pas un vain mot...

Se sentait-elle malade ? Elle emmena désormais chez sa patronne une petite fiole qu'elle remplissait régulièrement à une autre bouteille, puis qu'elle enveloppait d'un bout de journal et de son mouchoir, pour l'enfouir ensuite dans sa poche, plus que jamais gonflée d'objets hétéroclites.

Je fis de longs séjours dans cette maison où Cendrinet de la Luz poursuivait son humaine initiation. Je passai des heures d'études à le voir vivre dans le privé en compagnie de sa Dame qu'il ne quittait guère.

Dès le début pourtant, soucieux des bons usages, je me présentai à lui, toutefois à l'insu de la Dame car le moment ne me semblait pas venu de prendre avec elle un contact officiel. De plus, je répugnais à m'immiscer dans leur intimité comme un tiers. Je sais bien qu'ils m'auraient accepté aimablement en ami. Mais là n'était pas mon but. Je ne voulais pas risquer de fausser leur duelle ambiance.

De toutes ces raisons, je m'en ouvris à Cendrinet de la Luz qui les admit bien volontiers et qui promit de respecter mon incognito. Ce qu'il fit d'ailleurs par la suite, sans faillir une seule fois; il semblait même ne pas avoir conscience de ma présence quand j'étais à deux pas de lui, sous quelque meuble.

Je profitai de cette courte conversation pour lui glisser une petite, mais ferme mise en garde à propos de Madame Gripoussier.

(à suivre)

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dimanche 22 octobre 2006

La Patte de Chat - Christia Sylf - 09/17

Je me retournai. A la fenêtre de la maison d'en face, derrière le rideau soulevé, sa patronne avait tout vu. Elle était pâle comme la mort.

... Je connaissais honorablement cette dame. Je la respectais d'autant mieux qu'elle exerçait des fonctions analogues aux miennes, observant, comme moi, les fluctuantes choses de la vie, témoin discret, hiérarchiquement inscrit et qui rendait compte à son Seigneur, lui-même créateur et suprême régulateur de notre Grand-Chat.

Elle hébergeait chez elle, je le savais, un de mes frères, Cendrinet de la Luz, chat noble entre tous, fort avancé sur le chemin de la perfection. Il s'était depuis longtemps décidé à tenter notre Grand-Oeuvre, c'est-à-dire sortir de notre humble samsara des Chats qui, toujours, en chat nous réincarne.

Elle, l'y aidait, de toute la puissance transformatrice de son amour humain. Ils s'avançaient l'un au-devant de l'autre, bien au delà de leurs respectives frontières, dans une sorte de terrain féerique où nul autre qu'eux-mêmes ne se risquait. Ils se rencontraient dans ce no man's land pour de propices échanges que favorisaient certainement les hiérarchies créatrices, toujours si curieuses des états d'être hors de pair.
Cendrinet de la Luz et sa maîtresse se comprenaient donc tous deux parfaitement. Elle, était déjà un peu chat. Lui, devenait toujours plus humain. Chacun s'appliquait à refléter, en complément de sa propre nature, le modèle présenté par l'autre.

C'était un édifiant spectacle que de contempler les progrès d'un mutuel enseignement. Ils évoluaient tous deux, avec sérénité, avec un naïf bonheur, avec une ferveur totale, hybridant leur mental, la grande âme humaine servant de nourrice à la petite âme animale préparant sa mutation.

Je me souviens de quelle façon touchante la dame s'efforçait à prononcer les mots de notre langage. Cendrinet de la Luz était bon professeur. La nature l'avait doué pour la parole. La sienne était pure, extrêmement variée, bien articulée, musicale. Il respectait surtout merveilleusement, dans le récitatif, les écarts de ton qui donnent tout leur sens savoureux à notre prononciation.

Il était fort patient, ne se lassant pas de répéter le même mot, en démontrant l'application de celuici, jusqu'à ce que sa maîtresse l'eût bien assimilé.

... Toutes ces réflexions, je me les fis, et bien d'autres s'y enchaînèrent, le temps d'un éclair, en regardant la dame à sa fenêtre. Presque tout de suite, le rideau retomba.

Elle ne m'avait pas remarqué. D'ailleurs, elle ne me connaissait pas... pas encore.

Après ce crime épouvantable, je ne sus pas ce qui se passa entre la dame et sa femme de ménage.

Madame Gripoussier n'alla point travailler cet après-midi-là et durant plusieurs jours. De la graisse bouillante avait jailli de sa poêle au moment où elle y versait des pommes de terre... Cela fit sur ses mains des stries rouges, parallèles.

Oui, c'était tout à fait comme des griffes de chat.

Je décidai de prendre, pour un temps indéterminé, une résidence fixe dans le chemin de ronde, à proximité immédiate du palier.

Je ne pus m'empêcher d'adjurer mes insouciants congénères d'observer la plus extrême prudence et de mettre beaucoup de retenue dans leurs relations avec Madame Gripoussier. J'appuyai peut-être trop sur les discours. Il me parut que je lassai. Certains m'écoutèrent et se souvinrent, mais d'autres oublièrent, trop vite à mon gré, la mort de la petite chatte. Ensuite, quand je voulus rafraîchir les mémoires, ne fût-ce que par une simple allusion, je m'aperçus qu'on me regardait de travers. J'étais mal venu d'aborder ce sujet. Eux, ils ne se l'expliquaient pas, tout simplement. Ils avaient l'impression d'une erreur de leurs sens ou d'une mauvaise interprétation des faits. Presque, ils en doutaient.

Hélas, l'attrait de la nourriture est immense : quel animal pourrait penser que la main qui le nourrit est criminelle ?...

Je dus me taire.

(à suivre)

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mardi 17 octobre 2006

La Patte de Chat - Christia Sylf - 08/17

J'avais la tête perdue. Je pantelais dans mon coin, sans comprendre, sans pouvoir, sans vouloir. Du dehors me parvenaient des bruits vagues, menus crissements, légers chocs. Je n'arrivais point à les revêtir de leurs significations. Une sorte de piétinement ponctua ces bruits, puis un halètement nerveux. Atroce, un cri de chatte fusa, coupé net, tandis qu'à nouveau le torrent verbal éclatait :

- Alors, salope, tu crèves, dis, tu te décides, hein, salope, vas-tu crever !

Dans une explosion de tous mes sens, j'avais bondi sur la crête du mur. Je voyais l'impensable. Là dessous, dans la cour, entre la lessive et les pots de fleurs : Madame Gripoussier tenait à bout de bras la cordelette avec la chatte blanche pendue par le cou. Elle vivait encore, la pauvrette, et se débattait. Sans cri, sans souffle, elle réussissait ce miracle de désespoir de regrimper de toutes ses griffes au long de ce trop mince appui ! Oui, elle regrimpait, sous les yeux incrédules de sa tortionnaire, haussant désespérément sa gueule rose vers une impossible goulée d'air.

- Salope, salope !

Madame Gripoussier donnait des secousses brusques à la cordelette pour faire retomber sa victime. Elle était effrayée, n'osant approcher l'autre bras de crainte des coups de griffes mais néanmoins, hors d'elle, elle jouissait de la chose, bouche mouillée, flageolant sur ses jambes, hypnotisée par le spectacle de cette agonie. Elle donnait des secousses et des secousses pour décrocher ce petit corps blanc, convulsé dans sa remontée.

Une première fois, la chatte céda. Elle pendit tout à coup, en bas de la cordelette, pattes écartées. Elle tournoyait doucement au bout du bras qui la portait. Je la crus morte. Mais, soudain, elle fit un bond prodigieux, atteignant presque la main de Madame Gripoussier qui cria brièvement, peureuse. La chatte cramponna ses griffes dans la cordelette, relâchant ainsi, une seconde, l'étranglement. Elle n'avait plus de forces. Ses yeux étaient ternis. Elle glissa lentement, se retint.

Ce fut alors qu'elle me vît. Toute sa conscience flamba dans son regard. Et, me prenant à témoin de son injuste supplice, dans son dernier effort, elle fit le Geste Terrible : elle leva sa patte de devant, en direction de son bourreau, toutes griffes sorties, en suprême appel à Grand-Chat. Solennellement, en réponse, je levai ma patte. Elle eut le temps de comprendre. Puis, elle lâcha tout. Au bout de la cordelette son cou se brisa. Elle mourut, délivrée, molle épave de fourrure blanche.

Mon poil se hérissait. Grand-Chat apparut dans la nue. Je levai derechef ma Patte-Griffe. Madame Gripoussier qui ne bougeait pas, hébétée, tenant toujours son crime à bout de bras, me vit au-dessus d'elle, dans cette pose, auréolé de puissance vengeresse, la désignant à la vindicte de Grand-Chat.

Une abjecte peur déforma ses traits. Sa bouche s'ouvrit. Aucun son n'en sortit.

D'un geste d'une violence incroyable, véritable explosion de rejet, elle lança au loin, dans les ruines, le cadavre de la chatte blanche au bout de la cordelette.

Elle me fit face, pourtant.

- Tu vas te sauver, dis, tu vas te sauver ou je te fais ton affaire !

Elle ne le pouvait pas. J'étais trop haut. J'intensifiai vers elle la menace occulte de la Patte-Griffe et je feulai sur cette créature la malédiction des chats.

Madame Gripoussier parut apercevoir quelque chose, en haut, derrière moi.

Elle s'enfuit, tout à trac, battant en retraite dans son repaire.

(à suivre)

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