samedi 6 mai 2006

La Patte de Chat - Christia Sylf - 07/17

J'aurais voulu fuir cet antre de perdition. J'y sentais rôder des miasmes délétères, vieux rêves sadiques, volutes venimeuses d'un esprit rancuneux qui les distillait là, à longueur de temps. Mais il ne m'était pas possible de bouger. Le malaise, la proximité du danger me clouaient sur place. Nous autres chats, les fortes émotions nous inhibent... Les muscles tétanisés, je ne pouvais que rester aplati dans ma cache et endurer jusqu'au bout mon devoir de Veilleur, en témoin horrifié.

J'adressai mentalement une ardente supplication à Grand-Chat. M'entendit-il ? J'étais vidé de toute force psychique. Il me parut donc que mon invocation, pas plus que moi-même, ne trouvait à sortir de cette maison.

Madame Gripoussier s'était mise à distribuer de la nourriture. A du riz cuit, elle mélangeait maigrement de la pâtée pour chats qu'elle tirait de boîtes de conserves. Elle en avait des piles...

Mes congénères commencèrent à manger, dans l'innocence de leurs habitudes. Penchée, cassée en deux par-dessus, elle les caressait, tour à tour, à gestes saccadés. Ses yeux pâlissaient de plus en plus tandis qu'elle bredouillait sa litanie :

- Alors, mes petits minous, ils ont faim, les petits minous, ils mangent bien, les petits minous, alors, mes petits minous...

Son ressassement me jetait hors de moi. Ses intolérables redites me vrillaient le crâne. Je remarquai quand même qu'elle avait conservé sa baguette à la main. Elle n'oubliait pas la chatte. De temps en temps, furtivement, son regard biaisait jusqu'au buffet. Un mince sourire, affreux à voir, lui tirait un peu la lèvre. Elle poursuivait sa série de :« C'est bon, les petits minous, hein, les petits minous, ils mangent bien, les petits minous... »

Je sentis ma tête sur le point d'éclater. La folie ne me gagnait-elle pas? Une montée de fièvre crépitait dans mes poils. Je me demandais si ce n'était pas là quelque antichambre de l'enfer des humains où, nous autres chats, étions par erreur fourvoyés.
Je n'eus pas le loisir de poursuivre ma réflexion. La petite chatte blanche, visiblement affamée, sortait en rampant de dessous le buffet. Madame Gripoussier la voyait parfaitement. De nouveau, le sourire joua sur sa bouche. Mais elle ne marqua ostensiblement aucun signe d'alerte, jusqu'à ce qu'elle jugeât l'objectif à sa portée.

Alors, elle se détourna, abattant sa baguette qui siffla, avant de cingler.

Un cri de rage : une fois encore, la chatte esquivait ! La femme fourragea derechef, avec une fureur accrue, de sa baguette sous le buffet. En vain. Elle se releva, geignante, une main aux reins. Son visage s'était marbré, son nez, pincé. Dérangé, le bandeau de ses cheveux lui donnait l'air grotesque. Sur ses épaules, sa pèlerine pendait de travers. Elle ne s'en apercevait pas, tout à sa rage :

- Salope, petite salope, tu vas y passer, j'te le dis, moi, j'te le promets, t'y passeras, t'y passeras, et bientôt encore, tu perds rien pour attendre... viens-y voir, ma minette, viens-y voir, mon petit minou... il est gentil, le petit minou...

La bouche mauvaise, elle émettait traîtreusement ce bruit d'invite, si proche du baiser des hommes, qui universellement nous appelle !

Je voulus intervenir. Impossible. Ma nouure ne me lâchait pas !

La chatte rampa sous le meuble. Son mince visage était pathétique. Ses yeux se dilataient d'émoi. On l'appelait ! Mais elle n'osait encore bouger, terrifiée par l'incompréhensible tempête, encore si proche.

Éperdue, tiraillée, elle se remit à miauler. Sa voix était grêle, rendue discordante par son trouble.

- Salope ! cracha tout bas Madame Gripoussier qui renouvela ses invites : « Viens, ma petite minette, viens vite vers ta mémère. »

Un tic nerveux trémulait sur sa joue... La chatte apparut.

Rapide, la femme l'empoigna par la peau du cou, l'enroula aussitôt dans son châle, saisi à la volée. Terrifiée, la chatte miaulait, miaulait, aigrement. Rien ne semblait devoir l'arrêter. Mais Madame Gripoussier, elle, se taisait, en fouillant de la main dans une de ses boîtes. Ses lèvres étaient si serrées qu'elles barraient d'une entaille d'ombre le bas de son visage. Elle tira une cordelette de la boîte et, d'un élan, tenant la chatte, sortit dans sa cour.

(à suivre)

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vendredi 5 mai 2006

La Patte de Chat - Christia Sylf - 06/17

L'intérieur de sa maison était extraordinaire. J'en eus le souffle coupé et je dus me tapir dans un coin pour parvenir à assimiler ce que je voyais.

Autour de moi, confusion et incohérence brassaient en tous sens le plus complet désordre. Les éléments les plus hétéroclites s'entassaient là, se chevauchaient là, en de surprenants voisinages, en des équilibres instables et surtout en redites, car tout ici se répétait. Chaque chose était doublée, triplée, quadruplée. Il n'y avait pas d'élément isolé ou seul de son genre.

C'était l'illustration exacte du langage de cette femme qui, lors même qu'elle se déshabillait, enlevant le châle qui couvrait la pèlerine posée sur sa veste qui protégeait son tricot par-dessus sa robe, continuait de parler, poursuivait, de rebond en rebond, la coulée écumeuse des mots hors de sa bouche, avec des reprises, des redites, des remâchages. Elle hochait la tête. Ses yeux pâles fixaient le vide.
Oui, c'était cela sa maison : l'homologue de son langage. C'était aussi le miroir terrifiant qui reflétait l'intérieur de sa tête.

Comment bien vous le décrire ?... Imaginez - dans le plus étroit espace d'une petite pièce confinée, voûtée de plafond, parfaitement aveugle car l'entassement bouchait les fenêtres - imaginez des meubles posés n'importe comment, à touche-touche : buffet - table - chaises - canapé - mannequin de couture - cuisinière - réfrigérateur - évier, avec juste un chenal de passage, à peine de quoi se glisser en biais. Imaginez sur tout cela, dans la poussière, des boîtes, des cartons, des caisses, de toutes natures, ouvertes ou closes, pleines ou vides, ou contenant d'autres boîtes plus délirantes encore, au milieu de conserves écroulées, de paquets de riz et de kilos de sucre, de journaux, de linge roulé, de tas de clous rouillés, le marteau et la tenaille avec les couverts sales, sur quelques pommes de terre en cours d'épluchage.

Imaginez, imaginez, ça ne sera jamais assez ! Vous resterez toujours en deçà.

Je me sentais au bord de la panique. Mes congénères, plus habitués que moi, s'étaient répandus ; ils dormaient dans les boîtes, perchaient sur la table, léchaient des assiettes à terre, entre les plats de sciure et les flottilles de pantoufles.

Non, croyez-moi, il ne convient pas de sourire. Le spectacle eût pu être drôle : il était affreux. Sur le tout, la clarté livide d'un néon mal réglé palpitait et bourdonnait sans trêve.

La petite chatte n'avait pas cessé de miauler. Mieux, inconsciente, elle dansait sur place, levant les pattes, l'une après l'autre, dans un mouvement roulé, tendant son museau ingénu, juste entre les jambes de Madame Gripoussier.

Celle-ci s'en aperçut, tout d'un coup, émergée de ses hantises. Son visage grimaça. Elle eut un geste bref, violent, tout de rage concentrée : le torchon qu'elle empoigna s'abattit avec un claquement sec. Mais ce fut raté. La petite chatte avait évité le coup, par un de ces réflexes dont nous avons le secret. Elle était déjà réfugiée sous le buffet que la femme fulminait encore, furieuse d'être déjouée :

- T'as pas fini, non, t'as pas fini ta musique ?... Elle m'énerve, celle-là, avec son petit air, avec son petit genre... Et miou, et miou !... Que j't'y reprenne à te fourrer dans mes jambes! ... C'est qu'elle me ferait tomber, la salope... C'est ça que tu cherches, hein, avec ton petit air ?... Et miou, et miou ! Une vraie petite princesse qui voudrait voir la pauvre femme par terre, hein, c'est ça ?... Alors, tu dis plus rien ?... Qu'est-ce qu'elle mijote, la petite charogne ?...

La chatte se taisait, immobile, rencognée au plus profond de son abri. Néanmoins, je voyais ses yeux : elle ne comprenait pas ce qui se passait, les intentions de la femme ne lui étaient pas perceptibles.

Madame Gripoussier fourrageait sous le meuble à l'aide d'un bâton :

- Tu vas sortir, dis, tu vas sortir, petite carne ! J'vais te la faire, ton affaire ! On va voir si tu l'auras encore, ton petit air, ton petit ton, et miou, et miou !

Elle s'y prenait mal. La chatte restait hors de portée. Alors, elle se releva. Ses prunelles papillotèrent, en se posant sur tous les chats, son torrent verbal se modifia, tandis qu'elle leur parlait, d'une voix melliflue, insistante, bizarrement chantante :

-Ah, ils sont là, mes petits minous, bonjour, mes petits minous, ils vont bien, mes petits minous...

Elle me fit peur et j'augurai soudain les plus grands malheurs. Mes congénères me parurent de la dernière imprudence. Se pouvait-il qu'ils fussent si naïfs ? Comment les mettre en garde ? Ils étaient, pour la plupart, bien jeunets. L'attrait de la nourriture, que cette femme leur dispensait, masquait complètement pour eux les terribles tendances que je devinais s'agiter en elle.

(à suivre)

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jeudi 4 mai 2006

La Patte de Chat - Christia Sylf - 05/17

Sitôt la porte tirée, elle se mit à marmotter, à petites phrases courtes, hachées, rancuneuses. Sa physionomie avait une expression tendue, presque hantée.

Je la trouvai drôlement accoutrée. Les vêtements, sur elle, avaient je ne sais quoi de sinistre. Ce n'était pas tant le fait qu'ils fussent tout noirs. Mais, surtout, ils semblaient moins la revêtir que la dissimuler. Et, tout en la cachant, néanmoins, ils l'exprimaient complètement. Ils étaient nettement funèbres, bien sûr. Mais là encore, moins comme un deuil porté que comme un uniforme rattaché à la mort. Je remarquai, en outre, que tous leurs plis grimaçaient. La jupe pendait. La blouse grinçait. Le châle tricoté s'embusquait. Le tablier, ce prolétaire, maudissait ses poches gonflées et, en même temps, les couvait comme des ceufs. Le fichu sur la tête se faisait pansement migraineux.

Rien n'était à sa place sur cette femme. Mieux, les différentes pièces de son habillement se toléraient à peine, se détestaient, dans une totale disharmonie.

Cela vous paraît peut-être outrancier ? Vous autres humains, ne voyez pas comme nous. Vos yeux ont une plus faible acuité que les nôtres, capables de se dilater ou de se rétrécir à l'extrême. Et puis, vous projetez souvent vos raisonnements préalables comme un voile devant votre regard. Croyez-moi, les chats savent lire les intentions des aspects extérieurs car, par nature, nous tirons beaucoup de renseignements dans les différents aspects que prend le pelage de nos congénères.

Si cette dame avait été une des nôtres - ce qu'à Grand-Chat ne plaise, car elle ne nous aurait certainement pas fait honneur! - elle eût arboré, comme vivante transcription de sa nature, une ignoble fourrure de relapse, roussâtre, pelée, au poil terne, collé en touffes, tous indices de mauvaise conscience.

Madame Gripoussier évoquait la sécheresse, le fané, la poussière, le ressassement, le rideau tiré. Et moi je discernai au delà, derrière tout ce brouillard, la permanence d'un feu de colère secrète, sur les brasillements duquel venaient soudain fulgurer les livides stridences des actes possibles...

Présentement, Madame Gripoussier fouillait dans son cabas, à la recherche de ses clés. Ce faisant, de guingois, elle traversait le palier plat des marches, pour se planter devant sa porte, juste en dessous de mon mur. Elle n'avait pas cessé de se parler à elle-même, entre ses dents, furieusement.

Les chats de ma famille, à qui elle octroyait nourriture, s'étaient rassemblés autour d'elle. La petite chatte blanche commença son habituel miauli, le nez levé, pathétique, enfantine, pressante.

Madame Gripoussier, toute à ses recherches de clés et à ses marmottements, ne prêtait encore attention à rien. Elle eut un brusque regard peureux vers la fenêtre de sa patronne. Rien n'y paraissant, elle hocha la tête et accéléra son débit :

- Il ferait beau jeu qu'elle se montre ! Ah, merci, oui, merci bien. Madame se permet de me conseiller : mettez de la cire comme ci, il vaut mieux frotter comme ça. Et : trop sales, vos chiffons, changez-les... Les changer, les changer ? ah, merci, oui, merci quand même... Ferait beau jeu... Non, c'est pas vrai, que je lui dis, non j'les casse pas, les boîtes plastiques... Ça se casse, les boîtes, ça se casse tout seul... ah, merci, son petit air ! Faut voir... Voyons, qu'elle dit - non mais faut voir cette sucrée ! - voyons, ça ne se casse pas tout seul, des boîtes, ne me racontez pas de bêtises... ah, merci, oui, merci bien... Les changer, les changer ?... des chiffons !... Et ça me donne des conseils, avec son petit ton, avec son petit air. A moi, des conseils, merci quand même !... C'est comme la vaisselle, j'sais la faire, non ? Rincez bien, qu'elle dit... De quoi j'me mêle!... on verra bien, un jour, si elle l'a encore son petit air, ouais... Et son petit ton, j'lui ferai changer, moi, son petit ton... qu'elle y vienne, qu'elle y vienne m'en remontrer!... ah, merci, oui, merci quand même !

Elle ouvrait sa porte, rentrait chez elle. Les chats la suivirent. Je me faufilai parmi les derniers, sans me faire remarquer.

(à suivre)

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mardi 2 mai 2006

La Patte de Chat - Christia Sylf - 04/17

En cet état de pensées, la mine peut-être un peu chiffonnée, je traversai, sans trop m'en rendre compte, les petits groupes de ma proche famille, occupés à se délasser au soleil. On eut le bon goût de ne pas interrompre mon évidente méditation. Les conversations baissèrent d'un ton. Les gestes de la toilette s'alentirent, se suspendirent. Toutes les têtes étaient tournées vers moi.

Sans piper, je gagnai ma place réservée qui se situe entre deux maisons resserrées, juste au-dessus du chemin de ronde, là où les marches forment une manière de large palier. Le mur qui m'accueille est creusé de caches ; sa crête éboulée offre des berceaux tapissés de mousse et de fougères. Je soupirai d'aise en y retrouvant ma rémanence que personne ne s'était permis de troubler depuis mon dernier passage. J'en sus gré à ma famille et, pour l'en remercier, je consentis à quelques menus échanges de nouvelles, tout en accomplissant ma première toilette.

Le climat général se détendit, sans pour autant que l'intérêt eût faibli : les ronronnements reprirent du côté des jeunes que les mères s'étaient remises à bichonner.

Petite Grand-Mère Miouk, notre ancêtre vénérée, que l'âge rapetisse et rend pareille à un chaton fripé, se faisait le porte-parole de tout le monde. De son filet de voix aigrelet, elle m'assura d'abord de la compréhension générale, me disant que mon état ne surprenait personne car tous ici avaient enregistré des ondes prémonitoires. Elle-même, toute cassée qu'elle fût, détectait alentour des intentions volantes, des crissements de pensées, des tournoiements d'humeur.

- Cela vient d'un humain, affirma-t-elle et elle ajouta : « La nuit, hors du sommeil de cette maison (elle désignait celle qui jouxtait notre mur), des volutes astrales se dégagent, lourdes, rampantes. Je ne sais quelle signification leur donner. Elles me semblent chercher, chercher seulement, une issue peut-être ? car elles se reploient souvent sur elles-mêmes comme des choses de lassitude... Ou bien elles cherchent une proie ? Je les vois se détendre comme des lanières dont le bout se recourbe. Mais elles se cassent, elles s'effritent, elles retombent, informes. Elles pendent alors, durant toute la nuit, comme des draps humides, de malsaines lessives, sur la porte, sur le mur... »

Les chatons se cachaient sous leurs mères. Nous étions réellement effrayés et je dus faire taire notre trop pénétrante aïeule, tout en me répandant en bonnes paroles dont je ne croyais pas un traître mot. Mais il importait de rassurer.

On m'écoutait. Tout en parlant, j'avisai, dans un coin, un peu à l'écart, une petite chatte blanche. Elle était très jolie. Mais son air gracile, son manque de défense me firent éprouver un subit sentiment de pitié. Elle m'apparaissait comme un de ces êtres trop affinés sur quoi plane un destin cruel. Je la connaissais pour avoir déjà remarqué la façon naïve et pressante dont elle venait miauler à la porte de la maison proche.

Un élan me souleva. Je voulus l'interpeller, afin de la mettre en garde. Mais je n'en eus pas le temps : la porte de la maison d'en face s'ouvrit.

Du clocher proche, les douze coups de midi déferlaient en sonores roulements d'un toit à l'autre. Je m'aplatis dans mon coin. La moitié de ma famille s'était égaillée. L'autre moitié s'apprêtait à se porter au-devant de l'arrivante.

Celle-ci, c'était Madame Gripoussier. Elle venait de terminer le ménage du matin chez sa patronne.

(à suivre)

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samedi 29 avril 2006

La Patte de Chat - Christia Sylf - 03/17

Les événements que j?enregistrais là y étaient toujours plus significatifs et, surtout, plus déroutants que partout ailleurs. Tout y prenait une saveur particulière. Le quotidien même, dans sa plus absolue routine, s?y paraît d?étranges magies, nées des interactions de deux univers.

Voilà pourquoi, au chemin de ronde de Saint-Levant, la divine présence de Grand-Chat se faisait sentir mieux que partout ailleurs.

Il est connu que tous les chats du monde rendent leurs dévotions à Grand-Chat : ça, c?est de l?exotérisme. Mais je puis, sans me vanter, affirmer que, nous autres, sommes ses plus proches fidèles et presque le corps de sa prêtrise occulte. Nous sommes les représentants de son ésotérisme.

J?ai ouï dire que vous appeliez Grand-Chat notre Esprit-Groupe ou notre Ame-Groupe, c'est-à-dire le divin réservoir de notre espèce, le dieu qui nous conserve et nous représente.

C?est assez juste. Il est notre vivante demeure cosmique aux multiples alvéoles. Notre au-delà des chats brille, entre le soleil et la lune dont la double lumière fait nos délices. En mourant, nous nous évaporons, hors de notre peau et Grand-Chat nous accueille, recevant de nous la totalité de notre expérience qu?Il répartit ensuite, également, à travers toutes les âmes-chats qui Le composent ; celles-ci, émanées de nouveau vers la terre, profiteront donc, à chaque incarnation, de ce partage équitable. Ainsi, tout ce que nous faisons, tout ce que nous apprenons, profite à l?ensemble.

Nous sommes les cellules de Grand-Chat, déléguées sur terre. Nous n?existons que par Lui, dans la cohésion suprême de son unité. Mais Il n?existe Lui-Même que par la multiple adhésion de tous nos petits nous-mêmes, dans notre diversité qui, cependant, est Une?

Mais, trêve de philosophie, je bavarde, je bavarde, autant que les cornemuses des pleines lunes de nos érotismes !

J?allais donc, certain matin comme d?habitude, à mes affaires. L?air était léger, un peu mou, annonciateur du printemps proche. Sur les toitures de lourdes tuiles romanes, les habituels jardins de pariétaire repoussaient. Un soleil d?une blondeur grise tiédissait mon chemin sur les crêtes accidentées des vieux murs.

Je me sentais bien, quoique d?humeur rêveuse, moins enclin que jamais aux folâtreries dont ma famille se croit obligée de m?accabler, lorsque je parais.

A vrai dire, mes sens étaient en alerte. Des risées indéfinissables parcouraient mon poil. Je captais des grésillements à la pointe de mes moustaches. Et, par l?antenne de ma queue jusqu?à mon cerveau, des impulsions venues de la sphère de Grand-Chat m?incitaient à la plus grande attention.

Ce jour ne se passerait pas sans événement !

(à suivre)

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vendredi 28 avril 2006

La Patte de Chat - Christia Sylf - 02/17

La Patte de Chat

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  • Auteur Christia Sylf
  • Lu par Urobore
La Chatte-Mie, en spectatrice de loge, appréciait mon théâtre. De toute évidence, elle connaissait la présente pièce par c?ur et y accordait surtout un intérêt de contrôle, dans le perfide dessein de me surprendre à déranger l?ordre coutumier de mes tirades ou rompre l?enchaînement, bien réglé, de mes jeux de scène.

Je respectai donc le crescendo de mon monologue jusqu?à l?apothéose de mes gesticulations qui m?abattirent, en point d?orgue prolongé, sur les ressorts grinçants du plus vieux, du plus creux de mes fauteuils, celui-là même nommé « fauteuil des lassitudes ».

Je ne bougeai plus. Tout était dit. Tout était joué. C?était fini.

- Enfin ! dit la Chatte-Mie. Ce n?est pas trop tôt. Vous me surprendrez toujours par l?étalage de vos tergiversations. Vous y perdez vraiment un temps précieux. N?aviez-vous point compris, tout comme moi, que c?était jour d?histoire à conter ? L?odeur du temps, la teinte pâlie du ciel, l?intention manifestée par les coussins de nos fauteuils, ne vous parlaient-elles point de cette évidence ? Allons, cessez de vous ébrouer de la sorte, je vais vous dire de ce que je tiens d?un mien cousin, noble chat de la très ancienne lignée du chemin de ronde, au village de Saint-Levant. Mais vous voudrez bien me permettre un certain tour de style ; ce récit est si parfait que je n?en veux rien changer en y introduisant, peu ou prou, de ma personnalité. Je m?effacerai donc au profit du mien cousin et vous voudrez bien considérer que c?est lui qui parle, en mes lieu et place, mieux que je ne saurais le faire.

J?acquiesçai et assistai sur-le-champ à une sorte d?évocation.

Chatte-Mie, après une pause, parut changer de physionomie et là, sous mes yeux, vieillissant et se tassant, le poil sec, le museau soudain tout ensauvagé, devint l?homologue de son parent. Je ne jurerais pas qu?elle n?ait point murmuré une petite prière à Grand-Chat pour être aidée car il me sembla saisir, au travers de son souffle, les mots de l?Invocation Majeure, le Credo des Chats qui dit : « En Toi, Grand-Chat, nous procédons tous les uns des autres. »

Bref, Chatte-Mie opéra une magistrale mutation. Même sa voix, quand elle entama le récit, avec des accents rauques et des feulements de gorge, fut celle d?un vieux matou, solitaire et philosophe.

- A Saint-Levant, nous autres de la Pérenne Confrérie, qui portons dévotion et rendons tous nos comptes à Grand-Chat, nous considérons comme fief d?élection le territoire du chemin de ronde. Obligation nous est faite à tous, que nous habitions loin ou près, d?y passer au moins une fois chaque jour, afin d?assurer la continuité de notre chaîne magique. L?un d?entre nous, désigné par Grand-Chat, lors des cérémonies de probation, est nommé à vie Maître-Veilleur de ce lieu. Cela veut dire qu?il s?engage à y maintenir, avec rigueur, une surveillance dont il doit rendre compte régulièrement à Grand-Chat.

J?étais donc depuis ma jeunesse ce Maître-Veilleur.

Oui, ma charge me donnait beaucoup de soucis. Elle me privait tout à fait du libre bonheur qui est nôtre. Mais, j'en respectais hautement les astreintes, heureux de plier mon tempérament aventureux aux rigueurs de cette mystique.

Mon goût inné de la solitude, mon sens de l?observation furent de précieux adjuvants. Grand-Chat ne s?était point trompé dans son choix. Tôt dans l?âge, j?en vins à aimer mon ascèse. Je méprisai la vie facile. Ce fut heureux car, comme je l?ai dit, un Maître-Veilleur ne peut s?abandonner aux douceurs tribales. Il vit seul. Il dort seul. Les sommeils de groupe, qui tant sont doux, museaux et pattes fraternellement confondus, ne sont pas pour lui. Pas plus que les changements brusques de résidence, si chers à nos sens lorsque la lune pleine nous appelle ailleurs ! Encore moins les folles passions qui nous font musiquer à tort et à travers, des saisons durant, devant les dames. Non, non, tout cela n?était point mon lot. Je veillais. Je demeurais. Je maintenais. J?assurais la continuité des prérogatives fluidiques du clan. J?étais le rapporteur de tous par-devant la justice de Grand-Chat. Et, sur spécial décret de Celui-ci, béni soit-Il, j?étais le secret Témoin des Actes des Hommes.

Il y faut de la nuance, de la perspicacité, de l?expérience et, de plus, une sorte de don spécial pour les deviner. Car les actes des hommes ne reflètent pas forcément leurs intentions. Plutôt pas ! Celles-ci sont le plus souvent cachées et, parfois même, comme ignorées, tant il appert que les humains ont une étrange répugnance à descendre voir dans leurs profondeurs ce qui s?y passe?

Il me faut vous dire, pour la clarté de mon récit, que ce chemin de ronde à Saint-Levant forme, dans l?Arcane Majeur de notre science cachée, une frontière entre l?évolution-chat et l?évolution-homme. A cet endroit, la barrière est mince. Il y a possibilité d?interpénétration d?un camp dans l?autre. Des échanges se font, profitables aux deux parties. Les hommes, par exemple, tirent de notre contact une meilleure connaissance de la circulation des fluides ; nous leur rendons souvent le service d?assainir leurs ambiances psychiques ; ça leur donne le teint frais et nous fait le poil lisse !

Mais de plus étranges mutations se produisent.

Tous ceux des nôtres qui naissent là sont, vous le concevez aisément, d?une caste choisie. Ils possèdent, par hérédité, quelque chose de plus que la majeure partie d?entre nous. Ils ont, très exactement, l?apanage d?une dotation particulière. C?est la « part supplémentaire ». C?est le germe, propre à certaines âmes, qui leur permettra de croître au delà des limites coutumières, sous l?action du rayonnement humain, soleil de notre vocation !

Ainsi, une radicelle glorieuse poussera, en dévorant, comme un terreau de base, notre petite âme animale. Jusqu?à ce que cette plante rarissime devienne elle-même l?embryon, plus rarissime encore, d?une future âme humaine.

En ce cas, l?élu sera libéré des recommencements animaux, au profit de son entrée dans le maillon humain.

C?est là, je le concède, une alchimie peu connue. Peu de réussites car peu de tentatives. Nous restons libres de développer ou non cette capacité. En fait, la plupart d?entre nous la laissent en friche car c?est un don redoutable et générateur d?épreuves.

Vous voyez qu?en un tel lieu, mon emploi de Maître-Veilleur n?était pas une sinécure !

(à suivre !)

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mercredi 26 avril 2006

La Patte de Chat - Christia Sylf - 01/17

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L'instant d'avant, je rêvassais, indécis, quant au sort de cette journée... Les fumerolles de mes pensées se dissipèrent : la Chatte-Mie entrait dans la pièce.

C'est, en soi, toujours une sorte d'événement ! Elle s'insère dans votre ambiance, avec délicatesse certes, mais aussi avec une fermeté royale, levant haut le nez, la queue en étendard d'impertinence, et toute sa personne auréolée d'un magnétisme prompt à dissiper vos fantasmes ou, le cas échéant, à y ajouter quelques-uns des siens.

Je cessai de tambouriner la vitre. Chatte-Mie, sensible à cette marque d'intérêt, m'adressa un de ces roucoulements en volute qui correspondent assez bien à notre interrogatif : « Alors ? »

A quoi je répondis par le grognement soupiré, facile à transcrire par : « Beuh !... »

J'aurais pu me montrer plus explicite. Chatte-Mie le souligna aussitôt en détachant son regard de ma personne, comme si j'étais quelque objet inconvenant. Puis, de façon ostentatoire, irritée et délibérément irritante, le bout de la queue pulsatile, l'allure lente et méthodique, elle afficha ne plus s'occuper que de ses petites affaires.

Soigneusement indifférente, quoique parfaitement attentive aux moindres variations de mes effluves, elle s'installa, après moult cérémonies, dans celui des fauteuils que son personnel décret avait voué à l'exercice du sommeil.

Pourtant, elle ne parut point devoir dormir de sitôt.

Chatte-Mie flaira le coussin, vérifiant par là même que rien d'étranger ne s'était aventuré sur son bien. La triple circumduction accomplie, elle se laissa choir comme plume.

Il lui fallut du temps pour disposer par-devant son corps le petit rempart psychique de sa queue. Le col droit, elle écouta courir sur son échine une risée de frissons. Valaient-ils vraiment la peine qu'on y portât la griffe de grattage ?

Elle délibérait gravement, retirée au plus profond d'elle-même. Les frissons eurent ainsi tout le loisir de s'éteindre.

Alors, en coup droit, elle aborda le problème ayant motivé sa venue, en me décochant le plus péremptoire des regards, du genre de : « Toi, mon garçon, si je n'étais pas là... »

Bref, mon cas était jugé d'avance ! Je ponctuai son oeillade d'un léger tambourin de mes doigts sur la vitre. Et, voyant sur son masque fleurir son sourire d'Egypte, j'attendis la suite, sans plus rien faire, sûr d'être atteint au bon endroit.

Dans le moment où je crus qu'elle se ravisait, le menu caillou de sa remarque frappa le centre de mon marécage.

- Vous êtes maussade, dit-elle.

Sa manière négligente souligne toujours efficacement l'importance de ses constatation ; je me sentis donc en état de péché, laid et ord en diable !

Deux autres petits cailloux rejoignirent le premier, coup sur coup, aggravant mon état :

- Vous êtes nerveux?

Les points de suspension lui servirent à bâiller : il s'agissait de bien démontrer qu'elle abandonnait le sommeil, si nécessaire à sa santé, pour me venir en aide.

- Et vous êtes mou, acheva-t-elle, dégoûtée mais toute bonne dans sa mansuétude.

Je jugeai que c'était de la provocation et j'explosai donc... pour son plus grand plaisir, il faut bien l'avouer.

- Certes, certes, Chatte-Mie, je suis maussade et nerveux et mou ! Un bel objet de répugnance, apte à froisser votre esthétisme...

Elle flûta :

- Ce n'est pas tant cela, mais c'est que vous tournez, comme toton, à me donner le vertige.

Je me plantai devant elle, rugissant :

- Eh ! oui, je tourne, je vire, je volte, je roule et je déroule. Et tenez même, j'arpente et je piétine. C'est un de ces jours de crasse-pluie, où rien ne part, où rien n'arrive. Tout flotte, rien n'aborde. Ni le travail ni le sommeil ne m'attirent.

Elle eut une expression vraiment choisie :

- Je vous trouve comparable à ces linges mouillés qui s'égouttent sans sécher dans les buées d'automne.

Je restai bouche bée : elle frissonnait, tout à fait horrifiée :

- Oh ! pauvre cher, des gouttes, du mouillé, des buées ! Triste, pitoyable état ! Si je ne vous savais pas assez masochiste, je craindrais pour votre vie. Mais, ô Grand-Chat, merci, votre complaisance à souffrir vous protège des vrais dégâts !

Je m'agenouillai et lui pris la patte, toute honte bue, afin d'implorer son entremise. C'est un jeu que nous jouons très bien tous deux. Quand elle m'estime assez recru, désemparé, abandonné du monde entier - et là, j'appuie sur la chanterelle, n'hésitant pas à verser quelques gros bouillons de larmes - elle intervient, magnanime et répand ses secours sur ma nuque ployée.

- Chatte-Mie, dis-je, sur le mode sérieux, vous le savez : je n'ai que vous. Or donc, je ne puis soutenir plus avant ma misère de ce jour. Donnez-moi la solution. Faut-il sortir, se promener, lire, découper des catalogues avec les ciseaux ronds de mon enfance, dois-je me ronger les ongles mordre une pomme, finir les boules de gomme, changer de chaussons, écouter Mozart ou m'en aller prier le Seigneur au plus haut des célestes passerelles de Bach ?

J'estimai utile de m'arrêter. Chatte-Mie, pour qui le temps n'existe guère, eût toléré la poursuite de mes litanies, tout le jour durant si besoin était. Déjà, son ronronnement me servait de basse continue.

Il y eut donc un silence, son rouet mit une sourdine, tandis qu'elle concentrait toute son attention sur sa patte dans ma main.

- Pfeuh que tout cela ! souffla-t-elle à travers moustache.

C'en était trop. Je lâchai sa patte. Ce qui ne lui fit rien. Ma déambulation furibonde me mena de la porte, par où je ne sortis point, à la fenêtre, qui resta close. Je grommelais, pestais et soupirais, sans rompre moindrement le cercle d'empêchement qui me tenait là.

(A suivre !)

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